- Qu’est-ce que l’art ?
- Vous plaisantez ?
- Nous devons répondre à cette question. Elle est essentielle.
- Peine perdue, nous avons tous, individuellement, une idée différente de ce qu’est l’Art avec un grand A. Depuis longtemps nous avons abandonné cette réflexion.... et ce travail – qui est du ressort de Sisyphe - au profit d’un autre, plus adapté à notre temps. En effet, nous nous sommes spécialisés – comme vous le savez - dans la fabrication d’artistes. Je peux donc vous dire ce qu’est un artiste, ou encore ce qu’est pour nous un produit artistique.
- Je suis intéressé.
- Nous suivons deux voies. La première est liée à la jeunesse, à la nouveauté et à la santé. Nous repérons dans les écoles d’art des jeunes gens bien portants, élégants et au physique particulier et dont un des travaux de formation a séduit. Nous poussons cet homme à porter candidature à nos séminaires de portraiture.
- Séminaire de portraiture ?
- Oui. Des spécialistes de divers secteurs définissent pour l’artiste en devenir des signes extérieurs correspondant à l’air du temps à partir d’études de marché très pointues et de créneaux à occuper. Je vous donne un exemple, regardez ce jeune homme : Adex. Evidemment, ce n’est pas son vrai nom – nous cherchons également pour nos artistes des noms – et toute son attitude est élaborée par nos services : regard, habillement, etc. Nous fabriquons également des curriculums vitae adéquats, induisant un parcours particulier qui joue sur certaines cordes sensibles. Puis, nous l’engageons, pour un temps du moins, dans une sorte de « monomanie » de l’oeuvre, à partir justement d’un des travaux du jeune Adex qui a séduit notre jury. A partir de là, l’artiste va, de manière obsessionnelle, poursuivre sur la technique et les objectifs contenus de manière embryonnaire dans ces premières oeuvres. Nous l’isolons ensuite de l’école – nous décidons à ce moment-là si l’obtention d’un diplôme a un sens ou nom dans la biographie ainsi composée – et nous produisons, intégralement, une première exposition dans un lieu particulier, marginal, original, à grand renfort de promotion publicitaire. Nous collaborons avec de nombreux sponsors. Finalement, l’artiste est inclus dans notre catalogue internet et nous le vendons : Tokyo, l’Afrique du Sud, Singapour d’abord, puis des villes du Moyen-Orient, enfin les capitales occidentales. C’est à ce moment-là que nous commençons à coter les oeuvres, et nous commençons très haut, l’image du produit artistique s’en renforce. Nous engageons également nos spécialistes dans la rédaction d’ouvrages ou d’articles critiques très pointus, que nous diffusons chez les producteurs de notre réseau et ailleurs. Il faut créer un effet de compétition du type « je suis le premier à l’avoir invité ». Adex n’a que 19 ans, il a déjà 12 expositions internationales à son actif, il est engagé dans le monde entier et voyage en business class...
- Et la deuxième voie ?
- Elle est issue de la vielle tradition de « l’artiste maudit ». Ici, nous n’avons pas besoin de jeunisme, mais ouvrons nos séminaires à tous les âges et sommes même assez heureux de travailler avec des artistes vieillissants, malades ou complètement marginalisés. Lors du séminaire, ces aspects maladifs ou marginaux seront accentués et une biographie particulièrement dure sera rédigée, avec des concepts liés à l’injustice, à la non-reconnaissance, à la particularité du trajet du candidat. Prenons Jean-Paul – oui, nous avons aussi changé son nom, ici, nous cherchons le commun, le banal – qui a près de 70 ans et qu’on pourrait considérer comme appartenant à l’art brut. Ses écrits sont griffonnés sur des papiers de toilettes et sont parfaitement incompréhensibles. Nous les reproduisons sur des monographies dans un premier temps et nous nommons un « parrain ».
- Un parrain ?
- Dans le cadre de cette deuxième voie de la production d’artistes, nous avons besoin d’un parrain, d’un médiateur en quelque sorte et cette personne est définie comme le « découvreur » d’un artiste longtemps ignoré et dont le destin va tout à coup changer. Nous insistons beaucoup sur la notion de destin dans cette voie-ci. Nous ne choisissons bien sûr que des autorités en la matière pour que le parrainage soit efficace et productif : des professeurs d’écoles d’art, des critiques, des producteurs qui ont pignon sur rue. Nous engageons également Jean-Paul à conserver, extérieurement du moins, tous les éléments de sa déchéance ou de son abandon : alcoolisme, errance, etc., du moins pour toute la première partie de sa promotion et des interviews que nous organisons avec les médias associés.
- Et comment choisissez vous les candidats ? Car lorsqu’ils sont choisis, leur destin, comme vous dites, change considérablement et leur gloire est assurée...
- Pour un temps ! Car nous ne nous attardons pas sur les artistes eux-mêmes, c’est la cotation des oeuvres qui nous intéresse et c’est ce qui fait tourner la machine, comme on dit. Mais c’est vrai que nous avons pléthore de demandes et que nous devons faire un tri. Ici, évidemment, tout devient subjectif. Disons que dans nos critères principaux, nous évitons le « moyen ». Un âge « moyen » ne nous intéresse pas. Une situation « moyennement dégradée » non plus. Un jeune « moyennement beau ou original » non plus. Nous cherchons à faire sortir ceux qui déjà ont un élément spectaculaire dans leur physique ou dans leur travail.
- Si je candidatais, serais-je pris ? Ou alors, si vous m’aviez pris, quel conseil me donnerait-on dans vos fameux séminaires de portraiture ?
- Je vous empêcherais de parler... Vous avez un physique particulier et vous êtes trop rationnel. Il vaudrait mieux jouer sur le mutisme, l’incapacité à définir vos propres théories. Oui, nous pourrions faire quelque chose... En vous vieillissant un peu, vous pourriez faire partie de la deuxième catégorie. Je vous ferais vivre à la campagne, ayant abandonné toute velléité de gloire, mais écrivant lors de vos insomnies...
- Impressionnant. Je suis effectivement insomniaque.
- Vous voyez ? L’instinct. Evidemment, lorsqu’un trait est choisi pour le portrait, mieux vaut qu’il soit déjà celui de l’homme : cela fait plus vrai.
Gérald Chevrolet / août 2009